Hommage à Henri Ferchaud, père et fils, résistants de la première heure
- Continuons avec vous pour Saran
- il y a 2 jours
- 8 min de lecture
La commémoration de la journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la Déportation s'est déroulée ce dimanche 26 avril, à Saran, rue Henri-Ferchaud, père et fils, à proximité de leur maison de la rue des Aydes, où ils furent arrêtés en 1941 pour faits de résistance.

La cérémonie de la journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la Déportation, le 26 avril 2026, à Saran, rue Henri-Ferchaud, père et fils (photo : Continuons avec Vous pour Saran).
Voici l'intégralité du discours prononcé par Mathieu Gallois, maire de Saran et conseiller départemental :
Messieurs les anciens combattants,
Mesdames et Messieurs représentant des associations d’anciens combattants,
Mesdames et Messieurs les membres de la famille Ferchaud,
Mesdames et Messieurs les élus,
Chers Saranaises, chers Saranais,
Il y a 81 ans, les Alliés découvraient l’horreur des camps nazis. Le monde saisissait soudainement la sombre réalité de l’implacable mécanique de déportation, l’ignoble et effroyable barbarie d’un système d’Etat dont l’idéologie reposait sur l’oppression, la répression, les exactions et l’extermination subies par des millions de victimes envoyées à la mort.
L’Histoire nous a démontré que le populisme d’extrême-droite mène au pire. C’est pour cela que Saran se souvient, avec émotion et détermination, tel est notre devoir collectif.
Aujourd’hui, nous honorons la mémoire des personnes qui furent déportées parce qu’elles étaient juives, résistantes, homosexuelles, opposantes politiques, tziganes, otages.
Nous rendons hommage aux victimes et héros de la déportation disparus dans les camps de concentration et les centres d’extermination nazis. La mort par le gaz, le travail forcé, la faim, la soif, les sévices de toutes sortes. Elles furent les victimes d’une logique barbare d’extermination et de mort. Cette logique totalitaire, profondément raciste et discriminatoire, a érigé la destruction et la mort en système. Face à l’horreur, leur courage, leur détermination, leur conviction d’un avenir possible de paix, de liberté et de solidarité, est un message que nous ne devons jamais oublier.
Permettez- moi, en ce moment particulier de notre pays, de faire un nécessaire rappel historique.
Les camps de concentration, créés dès 1933 lors de l’arrivée au pouvoir d’Hitler avaient un objectif : mettre les opposants hors d’état de nuire, transformer l’individu en remodelant son esprit par les coups, l’abrutissement, l’avilissement.
Le système concentrationnaire, ce sont des chiffres, à eux seuls effrayants. Plus de 8 millions de victimes originaires de 23 nations qui ont endeuillé à jamais l’histoire de l’humanité.
Le régime hitlérien a ouvert 203 camps, dont 12 camps de concentration, 6 camps d’extermination, pensés pour l’élimination de leurs opposants et l’éradication par des méthodes de mort industrielle de plusieurs millions de femmes, d’hommes et d’enfants. Auschwitz reste l’odieux symbole de la folie meurtrière nazie.
Pour la France, je voudrais rappeler, pour notre souvenir commun : il y a eu près de 83 000 déportés pour motifs raciaux et religieux.
Sur les 76 000 Juifs déportés, seuls 2 000 d’entre eux ont survécu ; sur 93 500 déportés politiques, près de 32 000 d’entre eux sont morts et sur les 45 500 résistants et patriotes détenus, près de la moitié d’entre eux a été exterminée.
Ils étaient des pères, des mères, des ami-e-s, des voisin-e-s, des jeunes, des enfants, qui ont d’abord été stigmatisés puis déportés, affamés, torturés, assassinés.

Mesdames et messieurs, cette commémoration est l’occasion de se rappeler la souffrance atroce, endurée par ces hommes, ces femmes et ces enfants, persécutés et exterminés pour ce qu’ils étaient, persécutés et exterminés pour ce qu’ils pensaient.
En cet instant, nous sommes là pour nous souvenir de celles et ceux qui ne sont pas revenus ou qui ont survécu à l’enfer des camps. Ils sont restés à tout jamais meurtris, blessés, marqués.
Mesdames, Messieurs, souvenons-nous de ces victimes et de celles et ceux qui n’ont eu de cesse de combattre pour écraser la « bête immonde », pour rendre l’espoir à l’humanité, pour notre liberté et pour que nous soyons ensemble réunis en ce jour pour leur rendre hommage.
Nous leur sommes redevables d’avoir permis de maintenir vivantes les valeurs indispensables à la République, celles de justice et de respect des autres, de liberté, d’égalité et de fraternité.
Au travers ses noms de rues, d’équipements publics, de square, de cérémonies comme celle d’aujourd’hui, d’actions régulières avec la jeunesse saranaise, la ville de Saran leur rend hommage.
Voyons où conduit la haine de l’autre, où conduit la banalisation du racisme, où conduit le repli sur soi, le manque de solidarité.
Aujourd’hui, instruits par l’histoire, nous savons qu’aucune dérive, aucune faiblesse n’est acceptable. Nous savons que rien n’est banal ni anodin. Nous savons comment l’horreur fait ses premiers pas.
Souvenons-nous que les partis fascistes et nazis européens ont été portés au pouvoir sur fond de crises économiques, certes, mais aussi par les urnes. N’oublions pas que le nazisme ne s’est pas fait en un jour. Il s’est installé progressivement, d’élection en nomination. Ces idées se sont répandues peu à peu dans les consciences, ont imprégné la société, les médias, les discours, se nourrissant de souffrances sociales et de blessures identitaires.
Enfin, n’oublions jamais que dans cette politique de destruction systématique, le gouvernement français a eu une grande responsabilité. Si l’Etat nazi organisa méthodiquement la déportation de toutes ces femmes, hommes et enfants, il n’était pas en mesure de l’organiser seul. Celle-ci fut, aussi, l’œuvre de l’Etat français de Philippe Pétain et des forces de police française. Sans pression d’aucune sorte, il mit en place sa propre politique antisémite, avec le premier statut des Juifs dès le 3 octobre 1940, bientôt complété et précisé par le recensement de tout Juif de la zone libre à partir de juin 1942. Près de 85% des Juifs déportés de France furent arrêtés par les forces de police françaises.
Dans cette période, soyons extrêmement vigilant pour ne laisser aucune place à la réécriture de l’Histoire, à la falsification des faits.
Il faut donc, sans relâche, répéter que cette célébration n’est pas uniquement tournée vers l’Histoire et la mémoire, mais bien vers notre présent et notre avenir.
Mesdames et messieurs, notre combat d’aujourd’hui a ceci de radicalement nouveau qu’il n’a plus seulement affaire à l’extrême droite elle-même, mais encore plus dangereusement à la diffusion et la banalisation de ses idées.
Aujourd’hui, où la crise économique, politique et morale de nos sociétés conduit une fois encore à chercher et désigner des boucs émissaires, avoir le courage de lutter contre ce qui est à l’origine des difficultés, de la misère, de l’appauvrissement des peuples pendant que tant de richesses s’envolent, disparaissent dans une apocalypse financière, sont accaparés par un tout petit nombre d’individus, il est important de se rappeler notre Histoire, de donner à l’ensemble de nos concitoyennes et concitoyens ces éléments de réflexion, de compréhension, pour que chacune et chacun puisse agir en conséquence et en responsabilité, pour que ces pages sombres de notre Histoire ne se répètent pas.
Ce n’est pas en remplaçant un racisme par un autre, une xénophobie par une autre, que l’on devient républicain.
Mais le danger est bel et bien là. Parce que, certains cherchent à le banaliser, à le rendre acceptable en spéculant sur la colère qui, elle, est bien légitime en essayant de capitaliser sur le désespoir qui mine des millions de familles, de salariés, de retraités, de chômeurs et de jeunes.
L’histoire nous a si cruellement appris qu’on ne joue pas les apprentis-sorciers impunément et qu’on ne peut pas prendre le risque d’ouvrir "la boîte de Pandore" sans en voir surgir en cascade les fléaux qu’elle contient.
Mesdames, Messieurs, je veux terminer sur des notes d’espoir, ce n’est pas par idéalisme béat, mais parce que le peuple de France a toujours su relever la tête, s’unir, et défendre les idéaux républicains.
Si nous ne devons pas oublier les horreurs commises par certains, nous devons aussi nous souvenir de cette capacité à se révolter, à se rebeller, à se rassembler pour lutter contre les injustices, contre la négation de l’être humain et ce, même, dans les conditions les plus insupportables.
Sans eux, il n’y aurait pas eu de génération spontanée. Ils ont montré la voie, et en ont payé le prix fort, très souvent de leur vie.

Parmi celles et ceux qui incarne cette France, Henri Ferchaud, qui habitait à deux pas d’ici, rue des Aydes à Saran. Père de deux enfants, Henri-Raymond et Robert, Henri Ferchaud était un homme engagé : adhérent du Parti Communiste Français de 1920 à 1921, secrétaire du Syndicat des cheminots à Orléans puis dans les années 1930, il devient secrétaire de la section des Aydes, Saran et Fleury du Comité antifasciste. Dans cette période, ses fils adhèrent aux Jeunesses communistes. En 1938, Henri Ferchaud père adhère de nouveau au Parti communiste, mais sans y avoir de véritable activité, se consacrant prioritairement à son mandat syndical.
Le 11 février 1941, sur demande du Préfet du Loiret de l’époque, la police française arrête les 4 membres de la famille Ferchaud, Marguerite, Henri, Henri-Raymond et Robert, soupçonnés d’activités politiques clandestines.
Un mandat d’arrêt est délivré contre les trois hommes écroués à la maison d’arrêt d’Orléans rue Emile Zola.
Le 11 septembre 1941, ils sont 11 à passer devant la section spéciale de la cour d’appel d’Orléans pour tentative de reconstitution du Parti Communiste qui avait été dissout par le gouvernement français en 1939.
Après son internement à la prison de Poissy, Henri Ferchaud est acquitté et libéré. Ses deux fils sont condamnés à 18 et 24 mois de prison. A l’expiration de sa peine, Robert, le fils cadet ne sera pas libéré mais conduit en internement administratif au camp français de Pithiviers dans notre département. Ce n’est qu’après l’intervention de son employeur contacté par des camarades que Robert est libéré en octobre 1943 du fait de son état de santé.
Le 19 octobre 1941, Henri Ferchaud est de nouveau arrêté et conduit à la prison allemande rue Eugène Vignat à Orléans (actuellement Palais des Sports). Interné au camp allemand à Compiègne le 25 octobre 41, il est ensuite déporté vers Auschwitz le 6 juillet 1942, comme 1175 militants ou sympathisants communistes ainsi qu’une cinquantaine d’otages juifs, appelés convoi des 45000 faisant référence aux matricules tatoués à l’entrée dans le camp de concentration et d’extermination. Arrivé le 8 juillet, il meurt le 4 novembre 1942, assassiné par les nazis.
Henri-Raymond Ferchaud est lui incarcéré à la Maison centrale d’Eysses dans le Lot-et-Garonne, lieu de rassemblement le plus important de prisonniers politiques condamnés par le régime de Vichy. Le 19 février 1944, une insurrection y est déclenchée à l’occasion de la visite de l’inspecteur général des prisons : 1200 détenus résistants de 23 nationalités se rendent maîtres des lieux dans l’espoir de gagner les maquis du Lot-et-Garonne. Mais, à 17 heures, l’alerte est donnée par des prisonniers de droit commun. Les Groupes mobiles de réserve (GMR) interviennent ainsi que l’artillerie allemande et, au bout de treize heures de lutte, les prisonniers se rendent après avoir obtenu l’assurance du directeur de la centrale qu’il ne serait pas exercé de représailles ; promesse non tenue…
Le 30 mai 1944, 1121 prisonniers sont livrés par l’État français à la division SS Das Reich qui les conduit à la gare de Penne où ils doivent monter dans un train qui les mène en trois jours au camp de Royallieu à Compiègne.
Le 18 juin 1944, Henri Ferchaud fils est déporté dans le transport de 2139 hommes parti de Compiègne et arrivé le 20 juin au KL Dachau, où il est enregistré sous le matricule n° 73 437.
Par le nombre de déportés au départ de Compiègne, c’est le transport le plus important à prendre directement la destination de ce camp.
Henri Ferchaud fils y succombera quelques mois plus tard, lui aussi assassiné par les nazis.

La lutte contre l’oubli, l’ignorance, la haine et le racisme reste aujourd’hui l’un des combats les plus nécessaires et les plus justes. A nous, dans les pas de celles et ceux à qui nous rendons hommage aujourd’hui, d’accompagner l’édification d’une société et d’un monde de justice, de fraternité, de paix et de solidarité.
Que ce jour du souvenir soit utile au réveil des consciences pour le présent et pour l’avenir.
Des consciences que le poète Paul Eluard, interpellait, en écrivant à propos des déportés du nazisme : " Si l’écho de leur voix faiblit, nous périrons ! "
A Saran, nous agissons au quotidien pour faire vivre cette mémoire, pour la transmettre aux jeunes générations. Au moment où les derniers déportés nous quittent, la remémoration de leurs engagements et de leurs sacrifices doit continuer d’être un rempart contre l’ignorance, l’oppression, l’antisémitisme et tous les racismes.
Œuvrons ensemble pour construire une culture de paix commune et partagée, garantir les liberté et la dignité pour tous, avec comme horizon un monde de solidarité et d’amitié entre tous les peuples."


